Précurseur de
double coup de foudre
Ô rage, ô désespoir !
La foudre ne frapperait jamais deux fois au même endroit ?
N'importe quoi !
De plus, la quasi-totalité des articles sur le sujet n'expliquent pas comment il peut y avoir une différence de potentiel avec le sol, car si un courant s'écoule depuis le nuage vers le sol, alors il faut bien que l'inverse se produise afin d'équilibrer globalement les charges.
Et ça m'énerve.
Voici un petit dossier concernant la foudre, et loin de moi l'idée de faire un cours ─des gens font ça bien mieux que moi, vous trouverez des références à la fin─, voici plutôt une liste de faits intéressants à connaitre pour alimenter une conversation et faire le cake.
Qu'est-ce que la foudre ?
Vous savez certainement que la foudre est une décharge d'électricité (statique) entre le sol et un nuage (un cumulonimbus pour être précis).
Il s'agit d'un claquage du diélectrique que constitue l'air, soumis à un intense champ électrique.
Un orage est une perturbation atmosphérique accompagnée de phénomènes électriques.
- foudre : décharge électrique
- éclair : flash lumineux
- tonnerre : son produit
Nous allons nous intéresser surtout à l'électricité. Si vous voulez savoir comment se forme un orage, lisez le cours de Serge Chauzy, je donne le lien dans les références. Pour l'essentiel, il existe deux grands cas :
- Les orages "intra-masse", ceux qui se développent en fin d'été dans une masse d'air homogène,
- et ceux résultants de l'arrivée d'un front froid sur une masse d'air chaude.
Dans tous les cas, on se retrouve avec de l'air chaud et humide qui remonte en altitude, où l'eau se condense en refroidissant, et retombe en pluie, voire en grêle en gelant.
Claquage d'un diélectrique
Avant le coup de foudre, regardons ce qui se passe dans un matériau soumis à un champ électrique, généralement non-conducteur, on l'appelle alors diélectrique.
Lorsque le champ électrique est faible, il ne se passe pas grand-chose.
En augmentant progressivement la valeur du champ électrique, les électrons des atomes deviennent de plus en plus perturbés, et ils finissent par ne plus rester en place et un arc électrique apparait : c'est le claquage.
On parle de rigidité diélectrique qui est le rapport entre la tension maximale sans claquage et la distance qui sépare les électrodes entre lesquelles est appliquée la tension, on obtient alors des "volt par mètre", la valeur du champ électrique.
Beaucoup de paramètres interviennent dans cette histoire de claquage, et dans le cas qui nous intéresse, il s'agit d'air possédant un certain taux d'humidité, avec en plus des gouttelettes d'eau et des cristaux de glace.
Le champ disruptif de l'air est de l'ordre de :
Autrement dit, il faut 36 kV pour réaliser un arc de 1 centimètre. Sauf que l'humidité vient modifier considérablement cette valeur :
Personnellement, j'ai en tête la valeur de 1000 volts par millimètre, tout ça parce que j'ai travaillé dans la microélectronique, et qu'il faut connaitre les gardes à appliquer contre les décharges électrostatiques.
Il faut surtout retenir l'ordre de grandeur de ces tensions de claquage, car cela nous servira à estimer le champ électrique et les tensions mises en jeu. Ces histoires de claquage sont nettement plus compliquées que ça.
Création d'un champ électrique
Le champ électrique existant à l'intérieur d'un nuage ─on parlera du sol plus loin─ est créé par l'accumulation de charges électriques, positives d'un côté et négatives de l'autre alors que l'on est dans un environnement initialement neutre.
La séparation des charges positives et négatives est provoquée principalement par trois mécanismes, et la glace en est l'élément essentiel :
- Les collisions entre « graupels » et cristaux de glace.
- Les chocs inductifs, un mécanisme renforçant le précédent.
- L'électrisation convective, où des particules chargées sont entrainées par les courants ascendants et descendants.
Il s'agit des mécanismes communément admis.
Graupels et cristaux de glace
Le mécanisme principal de séparation des charges provient des collisions entre :
- les graupels = des particules de neige roulée possédant des vitesses de chute de l’ordre du mètre par seconde
- les cristaux de glace en quasi-suspension dans l’air nuageux.
La situation est compliquée par l'existence d'une température critique Tc dite « température d’inversion de polarité ».
Lorsque la température est très basse (dans la partie haute du nuage), le graupel acquiert une charge négative, et le cristal une charge positive. L’inverse se produit à température plus élevée (dans la partie basse du nuage).
Cette température critique dépend de plusieurs paramètres, en particulier la quantité d’eau liquide surfondue.
Chocs inductifs
Le champ électrique régnant dans les nuages polarise les hydrométéores. Ceci renforce la séparation des charges par induction lors des chocs, mais ne peut pas constituer le phénomène primaire.
Electrisation convective
Les courants atmosphériques, ascendants et descendants, transportent les charges électriques et amplifie ainsi le champ électrique. Les ions positifs présents majoritairement à la base des nuages remontent avec les courants ascendants, et l'inverse pour les ions négatifs.
Tripôle électrique
Ces phénomènes d'ionisation conduisent à un schéma moyen de la répartition des charges dans un nuage, un tripôle électrique, avec une partie centrale négative.
Circuit électrique global
C'est le moment de placer notre nuage électrisé dans l'environnement terrestre global, un élément rarement abordé dans les articles grand-public sur le sujet.
Si vous ne le saviez pas, la Terre est entourée par une couche conductrice appelée ionosphère qui porte ce nom car les molécules sont ionisées par les rayonnements solaires et cosmiques.
C'est l'ionosphère qui réfléchit les ondes radio utilisées par les radioamateurs. C'est la propagation ionosphérique.
Comme le rayonnement solaire est impliqué, on n'observe pas les mêmes propagations le jour et la nuit.
L'ionosphère constitue la première électrode d'un condensateur sphérique dont la Terre elle-même est l'autre électrode.
La capacité d'un tel condensateur vaut de l'ordre de 0,075 Farad, ce qui n'est pas énorme, on fabrique des supercapacités bien plus grosses, mais la tension maximale est bien plus importante, environ 300 kV à l'altitude de 50 km.
Ce qui nous donne une charge d'environ 550 000 Coulombs, à comparer plus loin à la charge écoulée dans un éclair, de l'ordre de 5 C.
Le courant de beau temps
Il existe donc un courant de beau temps qui tend à décharger le condensateur Terre-ionosphère, transporté par le champ électrique global, de l’ordre de 2 à 3 10-12, soit pour tout le globe une intensité de 1500 A environ (1500 Coulombs par seconde).
Et ce sont précisément les orages eux-mêmes qui permettent un courant opposé qui va globalement maintenir le champ électrique et la charge totale du condensateur.
Si on calcule le champ électrique, on constate une valeur de 100 à 120 volts par mètre au niveau du sol.
Autrement dit, on a du 220 volts entre le sol et le haut de nos têtes 😕.
Heureusement que la résistance de l'air est très élevée, et donc le courant est extrêmement faible et par conséquent sans impact sur nos activités.
Les éclairs et la foudre
La majorité des décharges électriques se produisent à l'intérieur des nuages, et c'est l'activité principale en début d'orage. Ce sont les éclairs intra-nuages. Ils se produisent, comme on peut s'en douter, entre deux zones de charges opposées.
Puis se produisent les éclairs nuage-sol, ceux qui nous intéressent.
Précurseur
La naissance se produit dans zone de champ électrique maximum par une phase bidirectionnelle appelée précurseur (ou traceur, ou leader). Il s'agit d'une double décharge faiblement lumineuse dont la branche positive se propage vers une région chargée négativement et la branche négative vers une région chargée positivement.
C'est là que se produit une ramification à la recherche du chemin le plus conducteur.
Intra-nuage
Lorsque la décharge est un éclair intra-nuage, les deux branches du précurseur relient entre elles deux régions nuageuses de charge opposée. Le canal conducteur ainsi formé joue le rôle de court-circuit et donne naissance à la deuxième phase de l’éclair appelée « recoil streamer ». Ce canal est alors parcouru par un courant électrique intense qui tend à neutraliser une partie des poches de charge qu’il connecte.
Certains de ces éclairs, appelés « spider flashes » (ou éclairs araignée) parcourent des distances horizontales qui peuvent dépasser la centaine de kilomètres au sein des systèmes orageux étendus.
Nuage-sol
Lorsque l’une des branches du précurseur s’approche du sol, elle transporte avec elle le potentiel du nuage, ce qui a pour effet d’accroître le champ électrique qui règne au-dessus du sol. Le plus souvent, une décharge dite de connexion démarre d’un objet saillant du sol (arbre, bâtiment élevé, tour, pylône…) et se propage en direction de la branche descendante du précurseur nuageux. Lorsque celle-ci rencontre le précurseur descendant, elle ferme en quelque sorte le circuit électrique entre le nuage et le sol.
La deuxième phase de l’éclair se produit alors sous la forme d’un arc-en-retour, onde de courant très intense qui parcourt le canal conducteur depuis le sol jusqu’à la poche de charges à l’origine de l’éclair. C'est la foudre.
Descendant ou ascendant ?
Lorsque le précurseur vient du nuage, on a affaire à un éclair descendant, bien évidemment.
Mais parfois le précurseur provient d'un pic, une tour, un bâtiment élevé, et dans ce cas c'est un éclair ascendant.
On peut les reconnaitre grâce à la direction des ramifications.
Positif ou négatif ?
En fonction de la polarité de la zone de charge nuageuse qui lui a donné naissance, un éclair peut être positif ou négatif. Ce qui donne le sens du courant.
90% des éclairs nuage-sol sont négatifs et descendants. Si jamais il reste des charges à écouler, il peut se produire un arc-en-retour ascendant "subséquent" qui suivra le même chemin.
Il existe d'autres phénomènes lumineux qui se produisent lors d'un orage comme les elfes et farfadets, on pourra consulter le cours donné en référence à la fin, d'où sont tirées les explications précédentes.
Deux fois au même endroit ?
C'est quand même curieux d'avoir appelé cette protection contre la foudre un paratonnerre.
Ben oui, on ne cherche pas à se protéger contre le son, mais contre les effets électriques, parafoudre paraissait mieux indiqué comme terme (et est un synonyme).
Aiguilles et ionisation
Des chercheurs de l'Université de Groningue aux Pays-Bas ont découvert qu'après la décharge, des charges négatives s'accumulent en un cône ionisé le long de structures appelées aiguilles.
Les charges ne sont pas entièrement déchargées lors de l'éclair et restent stockées le long d'un champ électrique radial de forme conique où l'air est ionisé. Les électrons sont très mobiles mais pas les ions positifs, plus lourds, ce qui favorise la propagation de l'électricité vers l'extérieur et donc un rayon du cône plus grand. Il apparaît alors des petits canaux perpendiculaires chargés négativement que les chercheurs ont appelé « aiguilles », et qui mesurent entre 10 et 100 mètres de long et moins de 5 mètres de large.
Du coup, après recharge du nuage, un nouvel éclair aura tendance à reprendre le même chemin, l'ionisation étant déjà présente.
Vitesse du son et distance
Si la décharge électrique provoque un éclair lumineux (et un signal électromagnétique) qui se propage à la vitesse de la lumière, elle provoque également un coup de tonnerre, un son qui se propage ... à la vitesse du son.
Le tonnerre est provoqué par la dilatation brutale de l'air chauffé à 30 000 °C dans le canal de l'éclair d'un diamètre d'une dizaine de centimètres.
Du coup on peut connaitre assez facilement la distance à laquelle un éclair est tombé en comptant le temps écoulé entre le flash lumineux et le tonnerre, en négligeant la vitesse de la lumière devant la vitesse du son qui vaut environ 340 m/s.
On retiendra facilement que 3 secondes font 1 kilomètre.
Carte d'impacts
Ça se trouve facilement sur les sites web de météorologie.
Comment localise-t-on un éclair ?
La foudre provoque une onde électromagnétique que l'on va détecter avec un goniomètre, autrement dit deux antennes perpendiculaires, ce qui permettra de mesurer son intensité sur chaque axe, et ainsi déduire sa direction. Couplées avec un GPS, on obtiendra précisément l'heure de détection. Avec plusieurs antennes, on peut alors trianguler et connaitre l'origine de l'éclair.
C'est un peu plus compliqué qu'il y parait car on souhaite aussi détecter si c'est un éclair intra-nuage ou un éclair au sol.
Statistiques
Voici quelques statistiques :
- en France, c'était 453 000 éclairs par an en moyenne, mais à présent on est dans le million par an.
- 1,4 milliard sur la planète, soit 44 éclairs par seconde
- En dix ans :
- 230 éclairs sur l'Empire State Building
- 37 éclairs sur la tour Eiffel
- 1874 impacts sur le pic de Bigorre
La surperficie de la France étant de 551 695 km², avec un million d'éclairs par an, cela nous fait du 1,8 éclair par km² et par an.
On retiendra entre 1 et 2 éclairs par an sur 1 kilomètre-carré en France.
Puissance d'un éclair
Le courant de décharge nuage-sol négative, la plus courante, est d'une trentaine de kA durant quelques microsecondes (soit 0.1 C). La décharge initiale est généralement suivies plusieurs décharges de moindre intensité (moitié moins), toutes les 50 ms.
Les décharges positives sont plus violentes, on parle plutôt de 200 kA pendant quelques millisecondes (soit 1000 C).
On parle souvent de 100 MV de tension pour un éclair, 20 kV/m sur 5 km, à comparer à la tension de claquage de 1 MV/m, tension qui tombe dès que le courant est établi dans le canal ionisé.
Côté puissance, vous trouverez pas mal d'estimations pifométrées, généralement de l'ordre du gigaWatt, comme une centrale nucléaire, voire plusieurs centaines de GW.
En résumé, méfiez-vous des valeurs annoncées concernant la puissance, vérifiez les hypothèses...
Avec une telle puissance, il existe des effets secondaires du genre rayonnement X et gamma, réactions nucléaires, phénomènes lumineux bizarres, décharges dans les lignes haute tension, et autres résonances de Schumann...
La foudre tue,
mais pas toujours comme on le croit
Sur les dix dernières années (2013-2022), dans 20 pays d'Europe :
- 215 cas de foudroiements
- 83 décès
- 971 blessés
- En France, 56 cas de personnes foudroyées ont été relevés
Chaque année dans le monde (étude de 2016)
- 240 000 blessés après avoir été foudroyées
- 24 000 morts par an
mais c'est difficile à collecter comme information...
Nul besoin d'être directement touché par la foudre pour être blessé ou tué.
La tension de pas
A l'endroit où la foudre touche le sol, la tension est loin d'être nulle car la terre possède une certaine résistance. Du coup il existe un champ électrique qui peut être mortel si on touche la terre en deux endroits suffisamment éloignés : c'est la tension de pas.
Cette histoire de tension de pas est également valable près d'une ligne haute tension.
Véhicules
Avions et voitures sont métalliques : on est à l'intérieur d'une cage de Faraday, protégé du courant électrique qui s'écoule le long de la paroi.
Avion
Un avion est touché par la foudre une fois pour 1000 heures de vol environ. Le plus ennuyeux sont les délaminations superficielles et les perturbations sur l'électronique. Dans le temps, les réservoirs étaient moins bien protégés, en 1963 le réservoir d'un avion avait pris feu, puis s'était écrasé...
Voiture
Si vous n'avez pas une caravane en fibre de verre, alors vous êtes assez bien protégé dans votre véhicule, comme pour les avions, l'électricité s'écoulera le long des parois.
Mais il n'empêche que l'énergie est très puissante, et des dégâts importants peuvent survenir, en particulier quand la foudre tombe directement sur le véhicule, la chaleur générée peut être énorme, voire déclencher un incendie. Et l'électronique ne va pas aimer, surtout les batteries si c'est un véhicule électrique, il y a intérêt à ce qu'elles soient bien enveloppées dans du métal.
Photographier un éclair
C'est relativement simple avec peu de moyens :
- Un déclenchement automatique avec un détecteur sera délicat sans matériel adapté, autant faire simple : choisissez un temps de pose de 15 secondes par exemple, et n'hésitez pas à multiplier les prises, évidemment, puisque ce sera au hasard. Ce sera plus facile et joli la nuit.
- Mettre l'appareil sur un trépied, et si vous avez une télécommande, utilisez-la. Si vous appuyez manuellement sur le déclencheur, retarder d'une seconde.
- Champ large, car vous ne savez pas où tombera l'éclair, vous recadrerez plus tard.
- La mise au point sur l'infini, l'éclair sera loin de toute manière (et heureusement 😉).
- Avec un temps de pose aussi long, il va falloir régler l'ouverture pour ne pas avoir trop de lumière parasite. Le plus simple est de faire quelques essais pour trouver le réglage adapté à votre situation (surtout si vous avez des lampadaires dans le champ).
- Le flash est parfaitement inutile...
- Et être patient... mais avec un gros orage, avant qu'il commence à flotter, vous aurez de belles photos.
Références
Quelques références plus ou moins utiles, mais qui m'ont servies à construire la présente page :
- Un excellent cours sur les éclairs : De l’orage dans l’air par Serge CHAUZY / Université de Toulouse - Laboratoire d’aérologie / CNRS - UMR 5560
- LE site de référence sur les orages : meteorage.com. Ils détectent la position des éclairs en temps réel, font des statistiques, etc... 98% des impacts de foudre détectés avec une précision médiane de 100 mètres. Ce sont des Français à Pau !
- Wikipedia présente un article sur la foudre plutôt bien fait et bien illustré (et c'est rare que je dise du bien).
- Le site d'astrosurf/luxorion sur les orages et les éclairs est bien documenté et illustré.
- Les phénomènes électriques dans l’atmosphère Bulletin de L’union des physiciens numéro 663 [1980]
Et avec la foudre, on peut faire un haut-parleur...
Ah, vous voyez bien que vous êtes intrigué 🤨