Fondue et thé centripètes
Pourquoi le fromage râpé, dans mon vin blanc, se rassemble au centre du caquelon quand je le touille en rond ? Le fromage est lourd, la force centrifuge, avec la rotation, devrait le projeter sur les bords !
Le fondu
Rotation en bloc
Liquide en rotation
Schrödinger et Einstein
En 1925, Einstein prenait le thé chez les Schrödinger.
Madame Schrödinger demanda à son mari pourquoi les feuilles de thé se rassemblaient au milieu de la tasse en touillant. Il ne sut pas répondre. Mais Einstein si.
Les problèmes proviennent du fait que les molécules de liquide en contact avec le récipient ne bougent pas. La viscosité fait le reste.
Pression hydrostatique
et force centrifuge
Voici un calcul relativement simple qui permet de se rendre compte du phénomène au premier ordre.
Parabole
Nous allons considérer un liquide de densité ρ placé dans un récipient cylindrique, l'ensemble étant en rotation à la vitesse Ω.
Dans ces conditions, le récipient et le liquide tournent "d'un bloc", il n'existe aucun frottement. D'ailleurs, si on se place dans un référentiel tournant à la vitesse de l'ensemble, rien ne bouge.
Mais la particule (aussi celles du liquide), vue de dessus, décrit un cercle dans un référentiel fixe.
Référentiel tournant
Dans un référentiel tournant à la vitesse Ω, la particule ne bouge pas, sa vitesse est nulle. Mais elle subit quand même la force centrifuge, qui va s'appeler la force de Coriolis.
Ici, comme elle ne bouge pas, ce n'est pas amusant, mais si elle se déplaçait, on aurait des effets bizarres car nous sommes dans un référentiel tournant, comme sur Terre.
Elle est déviée à droite dans l'hémisphère nord.
Je vous conseille de réviser cela avec le coup des lavabos.
Définissons la hauteur de liquide h(r) va dépendre de sa distance au centre de rotation r.
Une particule (thé ou fromage râpé, comme vous voulez) placé à une distance r du centre et à une altitude z a une trajectoire circulaire (vu du dessus), et subit la force centrifuge :
force centrifuge = Ω² r
Une particule, le liquide en particulier, subit la force centrifuge.
La force qui compense l'effet centrifuge provient forcément d'un gradient de pression dans le liquide (quoi d'autre ?).
ρ est la densité du liquide, r la distance au centre (rayon).
La différence de pression entre deux points à l'altitude z est l'intégrale, soit :
On notera, et c'est important, que la différence de pression ne dépend pas de l'altitude z.
Mais la pression P (pas la différence) dépend de l'altitude z, ou plus exactement, du poids de la colonne de liquide au-dessus de notre particule de thé :
avec h(r) la hauteur de liquide à la distance r du centre.
Comme on veut connaitre la hauteur de liquide h(r) par rapport à sa hauteur au centre h(0), on déduit de la formule précédente :
Et en remplaçant la différence de pression, on obtient :
La surface de l'eau présente une forme parabolique en r², et le dessin devient plus réaliste :
Liquide plus rapide
Nous allons appliquer une vitesse de rotation du récipient plus lente que la vitesse de rotation du liquide. Autrement dit, le liquide tourne plus vite que la tasse, c'est comme si on le touillait.
Ce qui est important, c'est la différence de vitesse. Si vous voulez, la tasse peut avoir une vitesse de rotation nulle, ça ne changera rien au calcul qui suit, c'est juste une valeur particulière.
La nouvelle vitesse de rotation du récipient est Ωₜ < Ω, vitesse du liquide inchangée (du moins au début, la friction ne fait que commencer) :
En fait, rien n'a changé pour la majeure partie du liquide, on a toujours la même force centrifuge compensée par la même pression hydrostatique.
Voire devient nulle si la tasse est à l'arrêt. Mais avec une gradation progressive en altitude liée à la viscosité.
Un courant de liquide est créé depuis le bord vers le centre, au fond du récipient, entrainant les particules. Comme le liquide ne peut pas s'accumuler au milieu, c'est qu'il remonte au centre, et se redistribue sur les côtés. C'est ce qu'avait déduit Einstein avec son dessin de tasse de thé, qui au passage oublie un peu la forme parabolique de la surface du liquide...
Pour la petite histoire, Einstein ne fut pas le premier à deviser sur ce sujet.
En 1857, James Thomson, le frère aîné de William Thomson dit Lord Kelvin, avait déjà imaginé cela dans “Grand current of atmospheric circulation”.
Liquide plus lent
Tout ceci est une version très simplifiée des phénomènes réels, qui sont nettement plus complexes du fait de la viscosité du liquide.
En particulier, la surface du liquide ne bouge pas beaucoup, on peut s'en rendre compte avec des expériences où on place quelques cristaux de permanganate de potassium (couleur violette) au fond du récipient, et des petites particules flottantes. On place le récipient sur un tour dont on peut choisir la vitesse, et on regarde ce qui se passe.
Récipient et liquide tournent en bloc, du moins au début.
Remarquez que les points noirs qui flottent ne partent pas, ni vers le centre, ni vers le bord.
Le fond entraine ⇒ vers les bords
Le fond freine ⇒ vers le centre
Cette expérience simple s'applique à pas mal de situations comme les méandres de rivières (c'est l'article d'Einstein), ainsi que la circulation de l'air atmosphérique, la météorologie étant un domaine d'application important.
C'est de la mécanique des fluides très complexe en réalité, et de nombreuses discussions et argumentations ont été publiées, il existe tout un historique sur ce sujet difficile à maitriser (du genre les couches et autres spirales d'Ekman)... Et je ne rentrerai pas dans ces problèmes qui me dépassent largement.
Je suis trop con pour ça.
Références
Pour aller plus loin, vous trouverez des articles en cherchant :
- Einstein's tea leaves paradox
- Thomson-Einstein tea leaf paradox
- Paradoxe des feuilles de thé
- [1926] Einstein Die Ursache der Mäanderbildung der Flußläufe und des sogenannten Baerschen Gesetzes (l’origine de la formation des méandres dans le lit des rivières et la dite loi de Baer), Die Naturwissenschaften, Heft II, 12.3.1926, p. 224-225. (copie locale)
- Albert Einstein et la tasse de thé de Mme Schrödinger / Anders Persson (traduction d'Alexandre Moatti)
- Einstein’s Tea Leaves and Pressure Systems in the Atmosphere. Tandon, Amit and John Marshall. The Physics Teacher 48, 5 (May 2010): 292–295
- GFD Lab X – Ekman layers: frictionally-induced cross-isobaric flow / MIT