Relativité

Janvier 2024

La chaleur est l'expression de la vitesse des particules d'un gaz. Mais que se passe-t-il lorsque l'on aborde des vitesses dites relativistes ? Les résultats sont controversés.

Température d'un gaz

Rappelons que la température d'un gaz (ce qu'il y a de plus simple à définir) dit parfait (pas d'interaction entre les particules) est reliée à son énergie cinétique.

Une particule de masse m ayant une vitesse v présente une énergie cinétique :

Ec = ½ mv²

La loi de distribution des vitesses de Maxwell (théorie cinétique des gaz) relie la vitesse quadratique moyenne v² de N particules et la température via la constante de Boltzmann :

Ec = ½ mv² = 3/2 N kB T
distribution vitesse oxygène
Distribution de la vitesse des molécules d'oxygène à diverses températures.

Attention, il s'agit d'une distribution de vitesses, et la vitesse la plus probable n'est pas la vitesse quadratique moyenne :

vitesse quadratique moyenne
νp, vitesse la plus probable, < à 400 m/s,
u rms, vitesse quadratique moyenne, proche de 500 m/s

Du coup on peut indiquer une vitesse pour donner une température connaissant la masse de la particule, dans l'exemple ci-dessus :

La constante de Boltzmann vaut : kB = 1,381 × 10−23 J K−1
nombre d’Avogadro : NA = 6,022 × 1023 mol−1
Molécule d'oxygène  : 32 g/mol
  • −100°C : 367 m/s
  • 20°C : 478 m/s
  • 600°C : 825 m/s
Donc pas des vitesses délirantes. Et pas relativistes pour le coup.
🖐 Holà ! On parle parfois de million de degrés, les étoiles et autres réactions nucléaires de fusion.
La température de surface d'une étoile est variable, du genre 6 000°C pour notre Soleil, et 15 millions de degrés au centre.
🤔 Il me semblait qu'il existait des températures bien plus élevées en surface du Soleil.
La couronne solaire atteint facilement le million de degrés.
Et alors, ça fait quel genre de vitesse ? C'est de l'hydrogène et de l'hélium !
Certes, mais on est loin du gaz parfait.
Allez, l'ordre de grandeur ? 🤗
Si tu appliques la formule, tu vas tomber sur des dizaines de milliers de m/s
Très loin de la vitesse de la lumière
Ah ben ça c'est sûr. Le carré de 300 millions de m/s, ça fait beaucoup...

Vous avez compris que la chaleur relativiste n'est certainement pas à propos de la vitesse des particules d'un gaz.

Ceci dit, il existe une théorie de gaz parfait relativiste, ou thermodynamique relativiste ça claque dans une conversation avec des particules présentant une vitesse proche de la lumière. Qui est d'un intérêt très relatif. À part pour les étoiles très chaudes ou la fusion nucléaire. Et encore.

Relativité restreinte

Soit deux référentiels en mouvement l'un par rapport à l'autre, celui où Alice est fixe, et celui où Bob est fixe.

La théorie de la relativité restreinte permet à Alice de calculer ce qui passe pour Bob qui est en mouvement, sur les aspects spatio-temporels = pour le temps et les longueurs. Autrement dit, elle donne les formules de changement de référentiel, que voici :

Transformation de Lorentz pour passer du référentiel Alice au référentiel Bob se déplaçant à la vitesse v le long de l'axe des x, avec β = v/c, et le facteur de Lorentz γ :

│ ct' = γ ( ct - β x )
│  x' = γ (  x - β ct )
│  y' = y
│  z' = z
facteur de Lorentz

Il se passe deux choses :

  1. Le temps ne s'écoule pas de la même manière chez Bob et Alice, il existe une histoire de dilatation du temps.

    C'est une expression confusante car on se demande toujours dans quel sens ça marche, quelle est la pendule qui retarde.

  2. Les longueurs mesurées entre Alice et Bob du même objet ne sont pas les mêmes, ce sont les histoires de contraction des longueurs.

    C'est l'inverse du temps, forcément, faut bien que ça se compense quelque part.

    Remarquez qu'une longueur, ce n'est jamais qu'un temps si on utilise la vitesse de la lumière comme étalon.

Le rapport est donné par le facteur de Lorentz γ, c'est pour ça qu'il est si important. Le facteur de Lorentz γ est toujours supérieur à 1.

En ce qui concerne l'énergie le facteur de Lorentz s'applique également :

E' = γ mc²

L'énergie augmente dans le référentiel en mouvement. Cela deviendra important quand il faudra conserver l'énergie en injectant de la chaleur.

Et rien ne dépasse la vitesse de la lumière dans un référentiel donné.
Mais vous le saviez.

La plupart du temps, les gens se vautrent dans les raisonnements, en particulier quand on ajoute une vitesse à un objet dans un des référentiels, et c'est pire quand on parle de signaux lumineux qui, pour le coup, vont à la vitesse de la lumière.

C'est assez facile de s'en sortir quand on parle d'évènements, autrement dit d'une coordonnée spatio-temporelle dans un des deux repères.

Chaleur relativiste

Alice est tranquillement dans sa station spatiale, dont la température est stabilisée à une température confortable, par exemple 24°C.

Bob passe non loin de la station avec son vaisseau spatial déboulant à 80% de la vitesse de la lumière. Pour Bob, quelle est la température qu'il mesurerait (s'il pouvait le faire) ?

Quelle température voit Bob ?

Intérêt

Avant de tenter de calculer la température lue par Bob, on peut se demander comment mesurer la température en pratique depuis un vaisseau spatial, ou une planète qui se déplacerait à une vitesse relativiste par rapport à Alice.

On peut raisonnablement se demander quel signal, probablement électromagnétique, partirait de chez Alice pour parvenir à Bob, avec un certain temps, ce qui rendra le résultat d'un intérêt relatif...

De toutes manières, obtenir une température "apparente" est de peu d'intérêt.

Mesurer localement ?

Il est peut-être plus simple que Bob envoie une sonde de température, qui, une fois parvenue sur place, effectuera la mesure localement, puis retournera le résultat par un moyen quelconque, par retour de la sonde ou électromagnétiquement.

À ce moment-là, on obtiendra la température qu'aurait lue Alice, dans un référentiel fixe. D'ailleurs, si Alice est disponible, autant lui passer un coup de fil pour lui demander la température...

Mais bon, du point de vue intellectuel, il est intéressant de calculer ce que verrait Bob, surtout si Alice n'est pas là, et ainsi Bob pourra appliquer la correction adéquate pour obtenir la température propre.

Mesurer les vitesses

Ah, je te vois venir. 😒
Mouais, c'est facile à deviner.
Mettons qu'Alice possède une bonbonne de gaz à une certaine température
Ah ben elle observe une certaine distribution de vitesses
Et si Bob l'observe en se déplaçant à une vitesse relativiste ?
🤔 Il va y avoir des trucs bizarres.
En thermodynamique, on utilise la notion de volume, qui va se contracter.
Et les vitesses ne seront pas les mêmes suivant la direction...
🤕 Ah oui, ça va être prise de tête, je ne le sens pas trop !

Controverse

Eh bien ce fut compliqué pour tout le monde, Einstein et Planck dans les premiers. Il existe trois cas lorsque l'on lit la température dans le référentiel en mouvement :

  • La température est la même. Très vite abandonnée. Que l'entropie soit invariante (processus réversible), cela parait normal, et comme la quantité de chaleur c'est la température multipliée par l'entropie, ça pose bien trop d'ennuis...
  • La température augmente. C'est ce que pense Einstein et Planck. Au repos, on a la température la plus basse possible.
  • La température diminue.

Lorsqu'il existe une variation, c'est le facteur de Lorentz qui intervient (plutôt son inverse qu'on voit dans les équations).

Eh bien la controverse existe encore, sauf qu'il semble bien que la température lue augmente, nous allons survoler plusieurs démonstrations pour montrer cela.

A l'inverse de ce que démontrait Einstein dans:

Nota: on remarquera qu'Einstein utilise T0 pour le référentiel en mouvement. Voici un exemple de papier qui n'oserait pas contredire Einstein où T0 et Q0 désignent les valeurs au repos ce qui ne facilite pas la lecture :

De toutes façons, il y avait deux camps, et ce papier a le bon goût d'en mentionner les arguments.

Démonstrations

Voici un résumé des arguments qui vont dans le sens où la température d'un corps est la plus haute dans son référentiel propre, lorsque l'on lit la température dans un autre référentiel, c'est la même ou alors elle est plus basse.

On pourra lire le détail dans ce papier :

En termes de chaleur et d'énergie

C'est probablement le plus simple et évident : traiter la chaleur au niveau de l'énergie du système.

Dans le référentiel au repos, pour se simplifier les choses, supposons au départ que le corps C est au zéro absolu = pas de chaleur. Son énergie est donnée par sa masse avec la célèbre formule :

E = mc²

Et son énergie dans le référentiel en mouvement est :

E' = γ mc²

Plaçons une source de chaleur près du corps C qui va donner une quantité de chaleur Q, donc de l'énergie, dans le référentiel au repos :

EQ = E + Q = mc² + Q

Dans le référentiel en mouvement, comment voit-on les choses ? Une variation d'énergie se traduit par une variation de la masse propre :

EQ' = γ (m+Δm) c²

C'est comme si on avait ajouté une masse propre, c'est l'équivalence de la masse et de l'énergie.

Mais si a ajouté une masse propre Δm (sous forme de chaleur, une énergie donc une masse), il aura fallu fournir un travail W' provenant d'une force F à cet ajout pour conserver la vitesse globale W'=∫Fvdt. La relation fondamentale de la dynamique nous donne la quantité de mouvement (relativiste) :

γ Δm v = ∫Fdt = W'/v

Notez que ce travail n'arrive pas dans le référentiel au repos puisque tout est au repos.

Dans le référentiel en mouvement, l'énergie augmente du travail W' et d'une quantité de chaleur Q' "relativiste" qu'on aimerait connaitre pour arriver à la température :

EQ' - E' = γ Δm c² = Q' + W'

On arrive alors à extraire la chaleur Q' en éliminant le travail W' :

Q' = γ Δm c² - γ Δm v² = Δm c² / γ

Or on connait Δmc² dans le référentiel au repos, il s'agit de la quantité de chaleur Q, la variation de masse propre, et on obtient simplement :

Q' = Q / γ = Q √ 1-β²

Et comme la quantité de chaleur et la température sont reliées par l'entropie S qui est un invariant relativiste S=Q/T, on a exactement la même chose pour la température :

T' = T / γ = T √ 1 - β² 

La température du référentiel propre est toujours la plus haute, la plus grande. Comme le temps du reste...

Dans le cas d'un gaz qui aurait un volume, on passe par la pression, qui est un invariant relativiste, et on arrive au même résultat.

Avec un gaz et des vitesses

On peut tenter de calculer la vitesse quadratique moyenne vue dans le référentiel en mouvement, ce qui nous permettrait de connaitre la température de ce point de vue. C'est en fait plus simple qu'il n'y parait car on peut appliquer un raisonnement à la limite, quand la vitesse du référentiel en mouvement tend vers la vitesse de la lumière.

Une molécule est animée d'une certaine vitesse dans le référentiel au repos. Dans le référentiel en mouvement à la vitesse v le long de l'axe des x, les vitesses deviennent (c'est pareil pour y et z) :

vitesses relativistes

L'élément important ici est ce qui se passe quand on augmente (inconsidérément) la vitesse v du référentiel en mouvement. Lorsque v tend vers c, alors le facteur de Lorentz γ tend vers l'infini, et les vitesses "transverses" en y et z tendent vers zéro. Et en plus, la vitesse en x tend vers c.

Autrement dit, vu dans le référentiel en mouvement, les molécules finissent par se déplacer dans un bel ensemble toutes dans la même direction, le désordre tend à disparaitre, ce qui est très gênant pour la chaleur !

La chaleur tend donc vers zéro. Pas question qu'elle augmente.

Thermodynamique statistique

Il existe également une démonstration basée sur la statistique d'un gaz parfait, où on retrouve au premier ordre le résultat précédent. Regardez le document donné en référence si vous voulez creuser.

Comment on arrive au résultat inverse ?

Dans le résultat obtenu, on objecte que la quantité de chaleur qui a été transférée possédait déjà elle-même une impulsion propre. Et donc le travail W qui a été introduit n'est pas requis, ce qui modifie notablement le résultat.

Les opposants font aussi remarquer que le radiateur qui donne la chaleur est en contact avec le corps C, et le reste. Alors que l'on ajoute une impulsion au corps C avec le travail W, ce qui devrait le séparer ! Ceci montre qu'il n'existe pas de travail fourni, il n'y a que de la chaleur échangée.

À mon avis.

L'argument des vitesses transversales qui finissent par s'annuler est certainement un argument fort.

En effet, comment ignorer le fait que l'on part de la définition d'une température qui est liée à une vitesse quadratique moyenne d'un ensemble de particules sans direction privilégiée, et dont on casse directement la symétrie avec un déplacement selon un axe ?

Dans le calcul énergétique, je pense que l'introduction de l'impulsion compense quelque part cette perte de symétrie, car sinon il n'y a rien qui le prend en compte. Surtout qu'au repos, il ne se passe rien de spécial, et que c'est la réalité. À distance, aucune raison que ça change. Un choc entre deux molécules arrivera, quel que soit l'observateur. À quelle heure, et avec quelle simultanéité par rapport à d'autres chocs, et avec quelles conséquences pour l'observateur, c'est une autre histoire.

Et en relativité générale ?

Si vous vous posez la question, c'est que vous êtes largué, la gravitation n'a rien à voir avec tout ça.


L'avis général penche plutôt vers une température plus basse dès lors qu'on se déplace par rapport à l'objet observé. Le contraire de ce qu'Einstein a calculé.

Mais bon, force est de reconnaitre que ça n'est pas évident.

Ah, au fait, Bob croit qu'Alice se pèle dans sa station. A 80% de la vitesse de la lumière, le facteur de Lorentz vaut 5/3, et donc Bob mesure que chez Alice, la température n'est pas 24°C mais -94°C (178 K). Commode pour les glaçons de l'apéro.