Limite de Roche

22 juillet 2025
Encore un de ses jeux de mots subtils 😜

Le rayon de Roche indique une limite sous laquelle un astéroïde va se désintégrer en approchant une planète. On s'attend alors à voir des anneaux sous cette limite, et pas vraiment au-dessus...

Une histoire de marée

Nous avons déjà abordé le sujet des marées, où j'ai expliqué comment la gravitation et les forces inertielles provoquait cette espèce de bourrelet d'eau sur la Terre.

À gauche les forces en présence, attraction gravitationnelle (bleue) et inertie.
À droite, l'accélération de marée (différences).
Remarquez l'orientation des flèches, quasi-horizontale aux latitudes moyennes.

Cet effet de marée ne s'applique pas seulement aux liquides, mais également aux solides. Cela a pour effet de déformer les corps célestes, et de l'énergie est dépensée dans cette déformation.

« De l'énergie est dépensée »
🤨 D'où vient-elle ?
😏 D'une manière évidente, de la gravitation.
Ah ben si c'est la gravitation qui fournit l'énergie, on va y perdre quelque part.
Effectivement, les trajectoires des deux corps en cause seront modifiées.
🙋 Ils se rapprochent !
Cela parait du bon sens, mais pas toujours.
C'est plus subtil que ça.

Limite de Roche

Imagine que ces forces de marées soient plus importantes que la force gravitationnelle qui permet de garder la cohésion d'un corps céleste.
😖 Oulà, ça ne sent pas bon !
😯 Le corps explose ?
Pour exploser, il faudrait une accumulation d'énergie qui serait libérée d'un coup.
😯 Il se désagrège ?
Une dislocation est plus vraisemblable.
Plus ou moins spectaculairement, j'imagine.

C'est Édouard Roche, un Français, qui a étudié cette histoire le premier (vers 1848), et a laissé le nom de « limite de Roche » ou « rayon De Roche » à la distance pour laquelle les ennuis interviennent.

Vous trouverez divers calculs sur le web, c'est aussi un exercice de prépa, nous allons simplement examiner le principe.

Pour simplifier au maximum, on considère une première sphère, par exemple une planète de masse M de rayon R. Un astéroïde subit l'attraction gravitationnelle de cette planète, situé à une distance D et on souhaite évaluer la force de marée. Pour cela, l'astéroïde est réduit à deux boules de même rayon r, chacune de masse m. On peut difficilement faire plus simple.

limite de Roche : position du problème

Les deux boules s'attirent par l'action de la force gravitationnelle, c'est la force de cohésion de l'astéroïde.

limite de Roche : position du problème
Cohésion : attraction gravitationnelle entre les deux boules

Chaque boule subit également l'attraction gravitationnelle de la planète, avec une valeur légèrement différente du fait de la distance 2r entre les deux boules. De plus, l'astéroïde tourne autour de la planète, et donc subit des forces inertielles, également légèrement différentes entre les deux boules.

limite de Roche : position du problème
L'attraction gravitationnelle de la planète est un peu plus importante sur la boule la plus proche.
La force centrifuge est plus importante pour la boule la plus éloignée.

Finalement, la différence des forces exercées sur chacune des boules donne la force de marée.

limite de Roche : position du problème
Dans le référentiel de l'astéroïde, la force de cohésion compense les forces de marée... ou pas !

C'est une version très simplifiée du schéma de marée présenté au début.

La limite de Roche se produit lorsque la force de cohésion égale la force de marée pour une distance dR (vous pouvez faire les calculs vous-même, ce n'est pas très compliqué) :

calcul limite de Roche

En remplaçant par les masses volumiques, on obtient :

calcul limite de Roche

Ceci donne un ordre de grandeur, car les hypothèses sont très simplificatrices. En réalité l'astéroïde présentera une forme plus ovoïde dont il faudra tenir compte dans les calculs, et on pourra aussi considérer uniquement un petit bout qui s'échappera. Et il ne faudrait pas que d'autres forces de cohésion existent...
Un calcul numérique plus précis donne un coefficient de 2.42 au lieu de 2.9
Pour un corps fluide, qui se déforme facilement, ce coefficient devient 1.26
Ce qui donne une sorte de fourchette pour la limite.


Vous remarquerez :

  • La dépendance directe avec le rayon du "gros corps céleste", paramètre principal. Le rayon de Roche est relativement proche du corps.
  • La dépendance avec le ratio des densités/masses volumiques, mais c'est un paramètre secondaire attendu que la plupart du temps, ce ratio ne sera pas très éloigné de 1, et qu'on en prendra la racine cubique.
  • Et pas d'autres paramètres !

Du coup, le rayon de Roche est du même ordre de grandeur que le rayon de la planète considéré. Deux fois et demi, environ.

Dislocation et anneaux

Les forces de marée exercées par la planète ralentissent lentement le satellite lorsque celui-ci est à l'intérieur de la limite de Roche. La lune perd peu à peu de l'altitude, et c'est de pire en pire. Inversement, au-delà de la limite de Roche, les forces de marée accélèrent très lentement le satellite et l'éloignent, c'est le cas de la Lune qui s'éloigne de la Terre de 3,78 cm par an.

limite de Roche : position du problème
Les forces de marées désagrègent le corps céleste vers la limite de Roche.

Et comme la vitesse orbitale de rotation augmente lorsque l'on se rapproche de la planète, les roches se répartissent en formant un anneau, vu que les vitesses sont inégales.

limite de Roche : position du problème
Les vitesses orbitales différentes provoquent la formation d'un anneau

Plusieurs lunes du système solaire se rapprochent dangereusement de la limite de Roche de leur planète, leur fin de vie est programmée, nous allons faire l'état des lieux.

Le système solaire

Le « nombre de Roche » est le ratio entre le rayon orbital et le rayon de Roche. Il devrait être toujours supérieur à 1 pour les satellites.

J'indique les valeurs « 1.26 • rayon » (liquide) et « 2.42 • rayon » (solide) pour donner un ordre de grandeur du rayon de Roche. Il faut multiplier par la racine cubique du rapport de la masse volumique avec celle du corps en orbite.

Ne confondez pas avec l'altitude (soustrayez un rayon pour l'obtenir).

Soleil

masse volumique rayon
moyen
1.26 • rayon
liquide
2.42 • rayon
solide
Soleil 1408 kg/m³ 696 342 km 877 390 km 1 685 147 km
Mercure 5427 kg/m³ 2 439 km orbite : 57 900 000 km
nombre de Roche : 53 103

Même si le Soleil est vraiment gros, Mercure est peinarde, vraiment très loin de la limite de Roche. C'est évidemment encore plus vrai pour les autres planètes du système solaire.

Mais les comètes ont du mouron à se faire si le périhélie est trop faible.

Mercure et Vénus

Mercure et Vénus ne sont pas concernés, n'ayant rien en orbite.

Terre

Terre 5515 kg/m³ 6 370 km 8 036 km 15 415 km
Lune 3346 kg/m³ 1 737 km orbite : 384 000 km
nombre de Roche : 21 40

La Lune n'est pas près de former un anneau.

Mars

Mars 3933 kg/m³ 3 389 km 4 270 km 8 201 km
Phobos1850 kg/m³ ~22 km orbite : 9 377 km
nombre de Roche : 0.89 1.71
Déimos2200 kg/m³ ~13 km orbite : 23 460 km
nombre de Roche : 2.37 4.56

Phobos frise la correctionnelle, mais ça passe dans la catégorie « solide ».

La ceinture d'astéroïdes

😮 Mais dis-donc, la ceinture d'astéroïdes se situe bien au-delà du rayon de Roche !
😠 Il manque une planète, là !
C'est vrai que l'on aurait pu avoir une planète.
Le plus gros corps est Cérès.
Quelle taille ?
Un ridicule 975 km de diamètre
😒 Eh ben alors, Cérès va grossir en attirant les autres.
Sauf que la quantité de matière est très faible.
On obtiendrait un corps d'à peine la moitié du diamètre de la Lune.
😧 Et pourquoi pas ?
On a remarqué des trous dans la distribution des astéroïdes.
Les orbites correspondant à une fraction simple de celle de Jupiter sont vides.
😼 Certes, mais qu'est-ce que ça peut faire ?
Imagine qu'un objet fasse deux tours et se retrouvent dans la même configuration avec le Soleil et Jupiter.
L'objet subira alors une attraction plus importante régulièrement
😲 Ah ! Ça finira par l'éjecter de cette position !
😎 C'est le phénomène de résonance.
Et pour ne pas arranger les choses, les astéroïdes sont éloignés les uns des autres
Genre un million de kilomètres
😉 Ça ne facilite pas les rencontres, dis-donc.
Eh puis ils sont petits
On en dénombre que 200 de plus de 100 km.

Les astéroïdes troyens sont placés aux points de Lagrange L4 et L5.

Rien à voir avec la limite de Roche.

Jupiter

C'est relativement peu connu, mais Jupiter possède un petit anneau, et deux lunes de Jupiter se trouvent dans la limite de Roche. On suppose qu'elles vont se désagréger dans peu de temps (un temps astronomique...). Jupiter possède presque une centaine de satellites.

Métis et Adrastée, dans la limite de Roche de Jupiter, vont probablement bien s'éclater...
Crédit : NASA/JPL/Cornell University
Jupiter 1326 kg/m³ ~70 000 km 88 200 km 170 000 km
Métis 860 kg/m³ ~23 km orbite : 128 000 km
nombre de Roche : 0.99 1.91
Adrastée 860 kg/m³ ~8 km orbite : 129 000 km
nombre de Roche : 1.00 1.92
Amalthée 857 kg/m³ ~80 km orbite : 181 365 km
nombre de Roche : 0.93 1.78
Thébé 860 kg/m³ ~50 km orbite : 221 889 km
nombre de Roche : 1.72 3.31
Io 860 kg/m³ 1821 km orbite : 421 800 km
Europe 3010 kg/m³ 1560 km orbite : 671 100 km
Ganymède 1940 kg/m³ 2631 km orbite : 1 070 400 km
Callisto 1834 kg/m³ 2410 km orbite : 1 882 700 km

Io, Europe et Ganymède sont en résonance orbitale 4:2:1. Quand Ganymède tourne une fois autour de Jupiter, Europe tourne deux fois et Io quatre fois. Les forces de marées de Jupiter tendent à rendre leurs orbites circulaires et les déforment quand elles s'approchent de la planète, provoquant un réchauffement de leur noyau. Io présente une activité volcanique intense et Europe un remodelage constant de sa surface.

Rappelez-vous que la Terre est ridiculement petite à côté de Jupiter. Ganymède est plus grand que Mercure...

Saturne

Saturne et ses célèbres anneaux qui sont concernés par la limite de Roche. Saturne et ses 274+ satellites...

Saturne 637 kg/m³ 58 238 km 73 379 km 140 935 km
Pan 410 kg/m³ ~16 km orbite : 133 584 km
nombre de Roche : 0.92 1.77
Atlas 630 kg/m³ ~17 km orbite : 137 700 km
nombre de Roche : 0.95 1.82
Prométhée 630 kg/m³ ~44 km orbite : 139 400 km
nombre de Roche : 0.96 1.85
Pandore 600 kg/m³ ~40 km orbite : 141 700 km
nombre de Roche : 0.98 1.88
Épiméthée 610 kg/m³ ~55 km orbite : 151 400 km
nombre de Roche : 1.03 1.98
Mimas 1170 kg/m³ ~200 km orbite : 185 520 km
Titan 1880 kg/m³ 2575 km orbite : 1 221 870 km

La limite de Roche se situe aux alentours des anneaux F et G : les anneaux sont principalement situés en dessous.

Une hypothèse privilégiée est la destruction d'une lune glacée ou d'une comète par les forces de marées, étant passée sous la limite de Roche, ce qui aurait formé les anneaux de Saturne.

Vu leur position, les satellites de Pan à Épiméthée sont sous le couperet d'une possible destruction par les forces de marées. Mimas, un peu plus loin, est plus tranquille.

Uranus

Avec 27 satellites et 13 anneaux planétaires, Uranus est plutôt riche.

Uranus 1270 kg/m³ 25 362 km 31 956 km 61 376 km
Cordélia 1300 kg/m³ ~20 km orbite : 49 800 km
nombre de Roche : 0.81 1.55
Ophélie 1300 kg/m³ ~21 km orbite : 53 800 km
nombre de Roche : 0.87 1.68
Bianca 1300 kg/m³ ~25 km orbite : 59 200 km
nombre de Roche : 0.96 1.84
Cressida 1300 kg/m³ ~40 km orbite : 61 800 km
nombre de Roche : 1.00 1.93
Desdémone 1300 kg/m³ 32 km orbite : 62 700 km
Juliette 1300 kg/m³ 47 km orbite : 64 400 km
Masses volumiques de chez Prisunic. Faut reconnaitre que c'est loin.

Les anneaux sont situés entre 39 600 et 97 000 km. Les anneaux relativement éloignés ne sont certainement pas vraiment denses, présentant trop peu de matière pour pouvoir former un satellite par accrétion.

On peut décemment s'inquiéter sur le sort des 3-4 premiers satellites.

Neptune

Avec 16 satellites et des anneaux, Neptune n'est pas en reste.

Neptune 1638 kg/m³ 24 622 km 31 023 km 59 585 km
Naïade 1300 kg/m³ ~33 km orbite : 48 227 km
nombre de Roche : 0.75 1.44
Thalassa 1300 kg/m³ ~41 km orbite : 50 075 km
nombre de Roche : 0.78 1.49
Despina 1300 kg/m³ ~75 km orbite : 52 526 km
nombre de Roche : 0.82 1.57
Galatée 1300 kg/m³ ~88 km orbite : 61 593 km
nombre de Roche : 0.96 1.84
Larissa 1300 kg/m³ ~100 km orbite : 73 548 km
nombre de Roche : 1.14 2.19
Triton 2100 kg/m³ 1353 km orbite : 354 759 km (rétrograde)

L'orbite de Larissa est instable et ce satellite spirale lentement vers Neptune sous l'effet des forces de marée. Il devrait probablement se briser en franchissant la limite de Roche, formant un nouvel anneau planétaire, ou s'écraser sur Neptune.

Les lunes plus internes semblent en sursis.

Par le télescope James Webb

Transneptuniens

Avant les objets transneptuniens, nous avons des anneaux denses autour de Chariklo, un Centaure (on nomme Centaure les astéroïdes entre Jupiter et Neptune), d’environ 250 km de diamètre, orbitant entre Saturne et Uranus. Pas d'image, on détecte ces anneaux par occultation.

Puis c'est Haumea, une planète naine située à plus de 50 unités astronomiques du Soleil (un des plus gros objets transneptuniens), avec une forme de ballon de rugby, dont le grand-axe fait environ 2 300 km, qui possède des anneaux, découverts en 2017.

Et une surprise plus loin.

Corps célestes en danger

Dès qu'un corps céleste passe dans les parages d'une planète, si jamais il descend sous le rayon de Roche, il a toutes les chances de se disloquer. Ça s'est déjà vu.

La comète Shoemaker-Levy 9

La comète Shoemaker-Levy 9 s'était fragmentée sous l'effet du champ de marée : elle est passée sous la limite de Roche.

Trajectoire de la comète Shoemaker-Levy 9 comète Shoemaker-Levy 9 : fragments
Hubble Space Telescope on May 17, 1994 / NASA. Largeur d'environ 1 million de km.

Puis, en juillet 1994, les fragments ont percuté Jupiter.

(ESO) Shoemaker-Levy 9 percutant Jupiter en juillet 1994 / télescope MPG/ESO de 2,2 mètres et l'instrument IRAC

Sur Terre

🤔 Non mais attend, cet effet de marée intervient sur tous les corps !
Certes. Mais encore ?
😯 Pour notre Terre, tu as dit que c'était 19 000 km.
Oui, pour un corps d'une densité comme la Lune.
😵 L'effet se produit aussi sur nos propres corps de pauvres humains !
Nous sommes bien en deçà de la limite de Roche à la surface de la Terre !
😱 Ahhh ! 🙀 Je vais me disloquer !
🥺 Les liaisons chimiques présentent une énergie bien plus importante que la gravitation...
🤭 Ah oui, c'est vrai.
😋 Ouf !

Trou noir

Les effets de marées gravitationnelles sont délirants lorsqu'on s'approche d'un trou noir.

Dans ce cas particulier, on parle de « spaghettification » car les corps qui tombent vers un trou noir sont étirés comme des spaghettis, peu importe la force de cohésion qui pourrait les maintenir un tant soit peu.

Trou noir déchirant une étoile. Les effets de marées sont tels qu'une étoile est littéralement déchirée en tombant vers le trou noir, elle s'allonge avant de disparaitre à l'intérieur.

Parler de rayon de Roche pour un objet où le rayon possède une définition très particulière, on sent que ça va mal se passer.

Quaoar

🤔 Quaoar ? 🤨 Qui c'est ?
🤓 Un gros objet transneptunien, la moitié de Pluton, qui orbite à 43 unités astronomiques
😒 Et qu'est-ce qu'il a fait ?
Eh bien on a trouvé un anneau autour de Quaoar.
🙄 Cette histoire d'anneaux est assez fréquente, non ?
🥸 Certes, mais là, l'anneau est très largement au-delà du rayon de Roche.
Alors que tous les anneaux qu'on connait, les 4 planètes géantes + Chariklo et Haumea respectent cette limite.
Manifestement, Quaoar n'a pas lu les écrits de Roche...
🥴 Il aurait dû former un satellite « normal ».
🤪 Ben alors, où on a faux ?
🥶 Des simulations montrent que l'accrétion des particules est plus difficile à basse température
Après un choc, les vitesses sont trop rapides pour vaincre leur attraction gravitationnelle mutuelle
😌 Ah ! Alors le satellite ne se forme pas, et l'anneau reste.
Ouais, mais c'est quand même zarbi.
🤕 On se demande comment l'anneau peut rester confiné
🤔 Ah ben oui, dis-donc ! Ça devrait finir par se barrer dans tous les sens !
On observe un autre truc zarbi
😮 Quoi encore ?
Une particule de l'anneau accomplit 1 révolution quand Quaoar en accomplit 3.
😏 Une résonance, comme notre Lune qui montre toujours la même face.
C'est peut-être une des raisons pour lesquelles cet anneau serait stable...
Mais tout ça reste à prouver.

La résonance des trajectoires provoque des effets étonnants dans les trajectoires des corps célestes, sans parler des positions particulières comme les points de Lagrange.