Temps de refroidissement du noyau terrestre
Le noyau de la Terre est chaud, très chaud. La thermodynamique nous indique que de la chaleur va se propager vers l'extérieur plus froid, donc ça va refroidir. Mais de combien de temps parle-t'on ? Des millions d'années ? Des milliards ?
Prétexte
Un peu comme Buffon, Fourier et Thomson en leur temps excusez du peu, quand ils ont voulu déterminer l'âge de la Terre, je me suis demandé quel était l'ordre de grandeur de la vitesse de refroidissement du noyau terrestre, qui est tout de même à la température assez appréciable d'environ 5500 K.
Je sais bien que notre Soleil et la radioactivité terrestre chauffent notre planète, et je mettrai ça de côté, je veux simplement avoir un ordre de grandeur, avec des hypothèses aussi simples que possible pour faire le calcul. Tout ça parce que j'ai fait par le passé un capteur d'empreinte digitale thermique, et que du coup j'ai exécuté pas mal de simulations thermiques.
Un modèle thermique sphérique simple
La sphère est la géométrie qui présente le moins de surface par rapport à son volume. Du coup, les échanges de chaleur, qui dépendent directement de la surface entre le corps chaud et le corps froid, sont les plus réduits possibles.
C'est d'ailleurs pour ça qu'une souris se pelotonne en boule pour limiter les échanges thermiques et perdre le moins de chaleur possible. Comme pas mal d'autres animaux du reste.
Couches terrestres
La Terre est organisée en couches, et le premier problème est de connaitre les capacités et conductivités thermiques des différentes couches. Et je ne vais pas faire le malin, je vais oublier les histoires de convection, dont je sais d'avance qu'elles sont très importantes pour les transferts de chaleur, mais bon, je veux juste voir de quoi il retourne, sur la base de la conduction thermique.
Il faut déterminer les caractéristiques thermiques pour chaque couche, je vais prendre des valeurs moyennes, en négligeant les variations en température que des constantes, que de la conduction.
Diffusivité thermique
Introduisons la diffusivité thermique D ou α ce sera commode plus tard :
Diffusivité = ──────────────────────────
masse volumique * capacité thermique
La diffusivité exprime que la chaleur se propage à travers une résistance thermique, d'autant mieux que la résistance est faible, d'où le terme en conductivité thermique au numérateur, et est ralentie par le matériau pompant de la chaleur, d'où la capacité thermique volumique au dénominateur.
Données numériques utiles
| couche | noyau+graine | manteau+croûte | atmosphère |
|---|---|---|---|
| nature | fer+nickel | roche basaltique | air |
| conductivité thermique | 85 W/m/K | 3 W/m/K | |
| épaisseur | 3471 km | 2900 km | à 6371 km |
| surface d'échange | 151 1012 m² | 510 1012 m² | |
| capacité thermique volumique | 3.6 MJ/m³/K | 5 MJ/m³/K | |
| diffusivité thermique | 23.6 10-6 m²/s | 0.6 10-6 m²/s | |
| volume | 175 1018 m³ | 908 1018 m³ | |
| capacité thermique | 630 1024 J/K | 4.5 1027 J/K | |
| température | 5500 K | 1900 K | 300 K |
| chaleur totale | 3.5 1030 J | 8.6 1030 J |
Une quantité de chaleur phénoménale est stockée dans le globe terrestre, on n'a pas de préfixe pour ça, le plus gros, yotta, est 1024.
C'est la conductivité thermique (ou la résistance thermique, comme vous voulez) qui va imposer la vitesse de la chaleur. La capacité thermique ne donne que la quantité de chaleur (d'énergie) qui finira par s'échapper, quoi qu'il arrive, vers la source froide. La chaleur du noyau terrestre finira par disparaitre, mais on parle de quoi en matière de durée ? C'est la question qui m'obsède oui, je sais, je suis contrarié par pas grand-chose.
Equation de la chaleur
Les ennuis commencent, car je ne suis pas vraiment mathématicien, mais bon, je vois bien qu'il existe une belle symétrie sphérique, et donc qu'on doit pouvoir arriver à un résultat assez simple qui donnerait la température en fonction de la profondeur et du temps.
Concernant la source froide, si on prend le vide spatial, la conductivité thermique est nulle, il n'existe que du rayonnement thermique. Allez, pour faire simple, j'impose l'air de l'atmosphère comme puits thermique à 300 K, ce qui suppose que toute la chaleur s'échappe dans l'espace via l'atmosphère.
L'asthénosphère et la croûte terrestre seront noyées dans le manteau, cela nous fera que deux couches.
Je commencerai même avec une seule couche, un boulet de canon...
Je vous avais dit que je ferai très simple.
🤯 🤕
Eh bien, c'est quand même compliqué ─je n'y suis pas arrivé─. Ce qui me console, c'est qu'on trouve assez facilement l'équation différentielle générale dans le cas de la sphère (sans source de chaleur, mais c'est secondaire) :
α est la diffusivité thermique
En cherchant un peu des leçons sur le sujet, et bien la réponse est qu'il n'existe pas de solution analytique... et qu'on trouve des solutions approchées en suivant un procédé compliqué de recherche de valeurs propres.
Voici ce que j'ai trouvé de plus approchant (et court, directement sur le sujet) :
- Transient heat conduction in a sphere / Edwin G. Wiggins / Webb Institute
Le problème de Kelvin
Cette histoire de refroidissement du globe terrestre, ou d'un boulet de canon, s'appelle le problème de Kelvin, c'est le nom qu'on lui donne. Et Kelvin a salement truandé. Voilà comment il a fait.
Je ne recopierai pas ici toutes les explications de Wikipedia, manifestement copiées dans divers autres sites :
- Conduction thermique / wikipedia
A noter: Kelvin (de son petit nom Thomson) a retrouvé les résultats qui avaient été établis par Fourier, ce qui rend confuse la paternité de la chose.
Surfaces planes
Le calcul de la propagation de la chaleur entre des surfaces planes illimitées est relativement accessible.
Lorsqu'il n'existe pas de source de chaleur, et dans le cas unidimentionnel, la formule pour une surface plane infinie est :
- t est le temps
- x la position considérée
- D la diffusivité thermique
- T0(u) est la température initiale de chaque couche infinitésimale
Le globe terrestre est plat
C'est là que Kelvin a considéré que le globe terrestre était plat (ça va faire plaisir aux platistes), enfin plus exactement qu'il pouvait appliquer la formule, que cela donnera un résultat très proche sinon identique. Ainsi, on s'arrête à x=0, et on fixe la température à zéro sur ce plan à n'importe quel temps, et la température initiale est T0 partout.
La formule devient alors :
Les matheux reconnaitront la fonction d'erreur de Gauss, mais c'est secondaire pour la compréhension.
Le gradient dépend de l'âge de la Terre
La seconde idée importante est que Kelvin se rend compte que la variation de température en fonction de la profondeur (le gradient) va dépendre du temps écoulé, en particulier à la surface de la Terre, à x=0 :
Les graphes de température en fonction de la profondeur, pour diverses durées, permettent de visualiser l'effet :
Application numérique
A l'époque, les valeurs retenues étaient :
- température initiale : 3 000°C
- gradient thermique en surface de la Terre : 0,03°C par mètre
- Diffusivité thermique : 10-6 m²/s
Kelvin en déduit environ 100 millions d'années pour l'âge de la Terre.
Ce qui est évidemment très sous-estimé par rapport aux 4.5 milliards d'années admis aujourd'hui. Les raisons évidentes sont la non-prise en compte de la convection, qui a un effet très important, et on sait que la radioactivité terrestre produit beaucoup de chaleur, totalement inconnue à l'époque.
A propos de Fourier et de la chaleur concernant le globe terrestre :
- [2017] La théorie de la chaleur de Fourier appliquée à la température de la Terre / James Lequeux
On retrouvera l'histoire et une anecdocte à propos de Kelvin dans :
- [2008] Kelvin, Perry et l’âge de la Terre / Pour la Science
Flux de chaleur terrestre
La chaleur provient de diverses manières :
- La chaleur stockée initialement dans les roches
- La radioactivité est assez importante, estimée entre 15 à 25 TW
- La cristallisation (changement de phase) du fer et du nickel
- L'énergie gravitationnelle liée à la chute des cristaux dans le liquide
Sans oublier que la convection existe grâce à la gravitation...
Rappelons que :
- En 2010, l'espèce humaine produisait 15 TW
- Quantité ridicule comparée aux 174 000 TW provenant du Soleil
On retiendra 100 K par milliard d'années de refroidissement séculaire.
Avec un noyau à plus de 5000ºC, la Terre aura cramé par la géante rouge que sera devenu notre Soleil dans 5 milliards d'années, elle n'aura pas eu le temps de bien refroidir...
Pour creuser un peu :
- [2022] Thierry Menand Les transferts de chaleur dans la Terre. Licence. France. 2022. hal-03046809v5
Géothermie
Les volcans
La Lune et autres planètes
Theia est le nom de l'impacteur. Une déesse qui engendra Séléné.
Pour plus d'informations :
- [2020] Géologie de la Lune / Pierre Thomas
Une simulation du refroidissement de la Lune, plutôt compliquée :
- [2010] Refroidissement de la Lune / Andy Richard, Melody Sylvestre.
J'avais initialement pensé que le sujet du refroidissement de la Terre ne devait pas être si compliqué. Et ben non, c'est peu évident, et il faut ruser pour obtenir des informations... Et je suis passé par l'établissement de l'âge de la Terre lorsque je me suis instruit sur ce sujet.