Le quantique

22 juin 2026
Ah non ! On avait dit qu'on n'attaquait pas le physique !
(d'après Larcenet, la loi des séries)

Ce qui concerne non seulement l'effet Casimir basique, mais aussi ce qui est relatif à l'énergie du vide est carrément devenu un pan de la physique. Répulsif, attractif, latéral, frottement, dynamique, gravitationnel, critique... À toutes les sauces !

On a déjà vu l'effet Casimir de base qui est l'attraction que l'on constate entre deux plaques métalliques à partir "de rien", qui est un cas statique simple. Dès que l'on introduit du mouvement, on parle d'effet Casimir dynamique. Et il existe bien d'autres effets...

Avertissement

Vous trouverez quelques sites, surtout en anglais, qui parlent plus généralement de « la physique de Casimir (Casimir physics) », et même un livre, tentant de résumer une situation qui évolue rapidement. C'est souvent difficile à lire car il existe pas mal de cas particuliers.

Aussi ne vous attendez pas à un miracle ici : j'ai tenté de ranger ça, mais bon, j'ai fait ce que j'ai pu. Et à chaque item particulier, il existe des articles scientifiques difficiles à lire, et à comprendre... Je vous abandonne lâchement en vous laissant vous débrouiller tout seul pour creuser chaque aspect, je n'ai pas tenté de faire un catalogue de références tellement il y en a.

J'espère qu'en ayant lu la présente page que vous aurez une couche de vernis sur le sujet, ce qui permettra de vous rendre compte que c'est devenu un sujet pointu d'expertise, au-delà des sites simplistes qui traitent avec plus ou moins de bonheur le cas statique simple.

Voilà, vous êtes prévenu.

Attraction

Il s'agit de celui que vous connaissez déjà, l'effet Casimir où deux plaques parallèles sont attirées, en réalité "moins repoussées entre les deux plaques".

effet casimir, deux plaques
Seules certaines fréquences, avec une "bonne longueur d'onde", sont permises pour avoir un champ nul simultanément sur les deux plaques. Du coup, la force exercée sur chaque plaque est différente suivant le côté, au milieu elle est plus faible.

Vous pouvez voir ça comme la pression photonique sur un miroir, ou encore que les miroirs réfléchissent les fluctuations quantiques du vide, fluctuations qui ne sont pas totalement libres.

Ce sont les conditions au niveau des plaques qui imposent la valeur de la force, qui ne dépend que de la vitesse de la lumière et de la constante de Planck, mais pas du tout de l'électron, ce qui est quand même assez étonnant.

La force de Casimir–Lifshitz est la généralisation à des matériaux réels, les surfaces n'étant plus des miroirs parfaits, la réponse électromagnétique dépendant de la fréquence. Par exemple, le graphène a une réponse vraiment très particulière.

La réponse en température fait l'objet de recherches très actives, que ce soit dans le domaine cryogénique ou à température ambiante.

Les effets sont d'importance surtout dans le domaine des nanotechnologies. Ils peuvent être vus comme un défaut, par exemple en provoquant l'adhésion permanente de deux pièces mobiles (stiction), qu'on pourrait transformer en opportunité.

Force de van der Waals

Deux objets électriquement neutres interagissent entre eux via la force de van der Waals, exhibée en 1873 par Johannes Diderik van der Waals en ajustant l’équation d’état des gaz parfaits. Mais l’origine de cette force reste inexpliquée.

En 1930, London montre, à l’aide de la nouvelle théorie quantique, par un calcul perturbatif au second ordre, une interaction attractive en r⁻⁶ entre deux atomes identiques sans moment dipolaire permanent.

L’interaction est due aux moments dipolaires instantanés qui proviennent des fluctuations des nuages électroniques des atomes (interagissant avec les particules virtuelles issues du vide). La théorie de London n'arrivant pas à expliquer certains cas (interactions attractives entre colloïdes), Hendrik Casimir et Dirk Polder étudièrent le problème dans le cadre de l’électrodynamique quantique en utilisant la théorie des perturbations, et on parle depuis de la force de Casimir-Polder.

La force de Casimir-Polder s'applique souvent entre un atome (ou une molécule) et une surface, et il s'agit d'une force attractive, on peut parler d'effet Casimir attractif.

Force de Casimir-Polder entre un atome et une surface.
Ne vous faites pas d'illusion, c'est nettement plus compliqué quand la surface n'est pas plane.

Répulsion

Si l'effet Casimir de base concerne l'attraction entre deux plaques, et est gênant pour les nanostructures car provoquant un collage gênant (stiction), la recherche est active pour réaliser un effet Casimir répulsif, ce qui permettrait de réaliser de la lévitation stable à l'échelle nanométrique, qui serait très utile pour les MEMs/NEMs.

En 1974, Boyer proposa une solution entre une plaque parfaitement diélectrique et une plaque magnétique. Depuis, bien d'autres configurations ont été proposées, par exemple en introduisant un matériau fluide présentant des caractéristiques diélectriques particulières entre 2 surfaces.

Une sphère de 40 µm de polystyrène recouverte de 200 nm d'or

Couple de rotation

À partir du moment où on peut attirer et repousser, on pourra provoquer une rotation.

Avec une configuration ad-hoc, on provoque une rotation.

Bien d'autres configurations ont été proposées.

Latéral

Il est également possible d'observer une force latérale.

Schéma d'une nanoparticule tournant avec une vitesse angulaire qui casse la symétrie, et provoque une force de Casimir latérale.

Friction

De la force latérale à la friction, il n'y a qu'un pas, avec des phénomènes particuliers.

Si la plaque du haut se déplace par rapport à celle du bas, un échange de photons présentant un effet Doppler décalé provoquera une force de freinage.
Un atome se déplace à la vitesse v sur la surface d'un objet. Les fluctuations provoquent l'émission d'un photon à t-τ, qui est absorbé aussi sec au temps t, donc à une position différente. Fv est la force de friction et Fcp la force de Casimir-Polder.

Effet Casimir dynamique

Vous avez vu que les manifestations de l'effet Casimir dépendent des conditions aux limites. Si jamais les plaques bougent, alors des effets non-intuitifs vont se produire.

La pression de radiation du vide a une action sur les miroirs. On aura alors forcément une réaction en retour, un rayonnement qui s'opposera au déplacement du miroir.

  • Si le miroir est immobile, il ne se passe rien, la valeur moyenne est nulle.
  • Si le miroir se déplace, il sera perturbé, subissant une force s'opposant à son déplacement.
    Par simple conservation d'énergie, le miroir émettra alors des photons ! Le mouvement est amorti, et compensé par cette émission de photons.
  • Mais si le miroir présente une vitesse uniforme, il ne se passe rien (invariance de Lorentz des fluctuations du vide).
  • C'est plus compliqué car même pour une accélération uniforme, le rayonnement est aussi nul (invariance conforme du vide électromagnétique).
  • Il faudra impérativement une accélération variable dans le temps pour observer quoi que soit. Par exemple une oscillation du miroir.

On s'attend donc à observer un rayonnement en faisant osciller un miroir : c'est l'effet Casimir dynamique (DCE). Cela parait assez magique car on convertirait ces fameux photons virtuels en vrais photons « à partir de rien ». Sauf qu'il faudra des vitesses énormes (relativistes) pour observer cela.

Historique

L'effet Casimir dynamique a été proposé par G.T.Moore en juin 1969, et c'est vers 2010 que la première démonstration fut réalisée.

Viktor Dodonov proposa en 2020 un historique à partir de la première proposition, soit 50 ans de recherche. Puis, en 2025, il propose un complément qui ajoute 5 années, entre 2020 et 2025.

On y trouvera de nombreuses références (228), ce qui peut vous permettre de creuser ce vaste sujet que j'aborde à peine ici.

Beaucoup d'études théoriques ont été réalisées, et les termes utilisés ont été variables :

  • Nonstationary Casimir Effect
  • Mirror Induced Radiation
  • Motion Induced Radiation
  • Moore effect du nom de son inventeur
  • DCE : Dynamical Casimir Effect est certainement le plus employé à présent, avec les variantes dynamic Casimir effect ou parfois non-adiabatic Casimir effect, ou plus court Dynamical Casimir.

Viktor Dodonov propose une définition pour tenter de rassembler le troupeau :

  • Macroscopic phenomena caused by changes of vacuum quantum states of fields due to fast time variations of positions (or properties) of boundaries confining the fields (or other parameters).

Ce qui inclue les modifications de la force de Casimir pour des frontières en mouvement.

Première démonstration

En 2011, la première expérience exhibant l'effet Casimir dynamique a utilisé une ruse pour « déplacer » des miroirs à des vitesses relativistes.

En utilisant un SQUID (Superconducting Quantum Interference Device), on peut ajuster les propriétés magnétiques suffisamment rapidement pour que les "frontières" bougent à une vitesse relativiste, imitant un miroir.

a) Optical micrograph of the device. Light parts are Al while dark parts are the Si substrate. The output line is labeled “CPW” and the drive line enters from the top. Both lines converge near the SQUID.
b) A scanning-electron micrograph of the SQUID. The SQUID has a normal state resistance of 218 Ω implying a Josephson inductance at zero field of LJ (0) = 0.23 nH.
c) A simplified schematic of the measurement setup. In addition to the driving line, a small external coil is used to apply a dc flux bias. The driving line has 36 dB of cold attenuation along with an 8.4 to 12 GHz bandpass filter. The filter ensures that no thermal radiation couples to the transmission line in the frequency region were we expect DCE radiation. The outgoing field of the CPW is coupled through two circulators to a cryogenic HEMT amplifier (LNA) with a system noise temperature of TN ~6 K. The signal is further amplified at room temperature before being captured by two vector RF digitizers which use heterodyne mixing followed by digitization of the intermediate frequency signal.

Pour vous donner une idée, le SQUID a été modulé vers 11 GHz. La ligne de transmission fait 100 microns, et les « miroirs » bougent sur une distance de l'ordre du nanomètre, approchant une vitesse de l'ordre de 5 % de la vitesse de la lumière.

En refroidissant l'ensemble, des paires de photons dans le domaine microonde sont apparues.

Recherches

On cherche à produire l'effet Casimir dynamique avec des oscillateurs purement mécaniques, qui pourraient être excités par de la lumière.

Schéma d'un système générique optomécanique où un des miroirs de la cavité optique vibre avec une fréquence en relation avec la fréquence de résonance de la cavité.

De nombreuses configurations sont résumées dans le papier de Dodonov, les chercheurs sont très imaginatifs... 200 publications entre 2020 et 2025 ! Au moment où j'écris ces lignes, aucun système pratique n'a encore été mis en œuvre.

Une version en champ proche fait aussi l'objet de recherches actives en produisant des photons dominés par des fluctuations quantiques à température ambiante, pouvant être utiles en nanophotonique.

Applications

Les paires de photons produites sont intriquées, ce qui ouvre le champ à des applications dans le domaine des communications dites quantiques, ainsi que des qubits.

Entropie et thermique

L'effet Casimir simple entre deux plaques est calculé à température absolue nulle. Mais la température vient mettre la zone : aux fluctuations quantiques du vide, il faut ajouter les fluctuations thermiques du champ électromagnétique et des atomes. C'est ce que l'on appelle l'effet Casimir thermique (thermal Casimir effect).

Et un truc qui permet l'apparition de paires de particules virtuelles pose des questions concernant l'entropie.

On a même défini une entropie de Casimir, qui mesure comment la présence des objets modifie l'entropie du champ électromagnétique. Par exemple, la contribution de l'effet Casimir réduirait l'entropie par rapport à celle de deux objets éloignés.

Et on trouve des articles difficiles à lire et comprendre autour de ce sujet, à vous de creuser le sujet. Mais je vous promets un mal de crâne intense.

Effet Casimir thermique, entropie, tout ceci reste encore très théorique et difficile à aborder, vous êtes prévenu. Et en plus, cela a des conséquences assez importantes en cosmologie, ce qui rend les choses encore plus confuses...

Effet Casimir critique

Lorsque l'on étudie l'effet Casimir d'un système proche d'une transition de phase, donc liée à sa température, on parle alors d'effet Casimir critique (critical Casimir effect).

À l'approche de la transition de phase, le fait d'ajouter des plaques parallèles empêche certaines fluctuations de se développer, alors le système perd une partie de ses états accessibles, ce qui le modifie, et peut provoquer l'apparition d'une force entre les plaques.

Un cas particulier donc.

Effet Casimir gravitationnel

D'aucuns pensent que si la gravité est quantifiée, alors les ondes gravitationnelles donneraient un effet du même tonneau.

On pourrait les détecter grâce à des supraconducteurs où les paires de Cooper seraient sensibles à ces ondes, vu qu'il faut un genre de court-circuit au niveau des plaques...

Il faudra que les gravitons existent.

Confusion

Effet Scharnhorst

Il s'agit d'un effet où les photons iraient un poil plus vite que la vitesse de la lumière, et ça se passerait entre deux plaques comme pour l'effet Casimir, d'où l'habituelle confusion.

Cet effet n'est pas confirmé expérimentalement (ça se saurait !) et aura du mal à l'être tant l'effet est minuscule.

À retenir

L'énergie du vide est contextuelle

La densité d'énergie du vide n'est pas absolue. Elle dépend des modes électromagnétiques autorisés, de la réponse des matériaux aux frontières, de la géométrie du système, de la présence de champs externes, du mouvement ou de la modulation des frontières...

C'est pourquoi l'effet Casimir présente autant de variantes : attraction, répulsion, couple, conversion en photons réels...

Si en plus le milieu n'est pas réciproque, autrement dit les ondes électromagnétiques ne se comportent pas de la même manière dans un sens ou dans l'autre, alors on observera des asymétries dans la force de Casimir.

Le vide est une ressource

Maintenant, on considère le vide comme étant un réservoir de fluctuations, une source d'intrication, un milieu de génération de photons...

C'est un gros changement de point de vue !

Gravitation à très courte distance

L'exploration des forces de Casimir, qui deviennent prépondérantes à très faibles distances, permet de creuser le problème de fond concernant la gravitation à très courte distance, et permet des tests pour certaines théories.

Mais ça pose des problèmes

Avec de pareils comportements, on peut raisonnablement se demander ce qui passe pour la conservation de la quantité de mouvement, les histoires de frottement du vide, et d'autres lois physiques.

Pour l'instant, la théorie quantique des champs prédit une densité d'énergie du vide énorme. Ce qui est en contradiction avec la constante cosmologique, car les observations astronomiques montrent que la valeur réelle à l'origine de l'accélération cosmique est incroyablement faible.

Un écart de 10¹²⁰. Ça fait beaucoup.

Le vide n'est pas rien.

Là, vous rêvez

Ceci dit, certains espèrent toujours extraire l'énergie du vide, comme pour les E2PZ des Anciens dans la série Stargate Atlantis (appelé ZPM Zero Point Module ou Extracteur du potentiel de point zéro), au mépris de la loi de conservation de l'énergie.

E2PZ dans Stargate : Atlantis

C'est évidemment n'importe quoi (ou alors ce sera vraiment révolutionnaire).

Pour rappel, la génération de photon dans l'effet Casimir dynamique est une réaction résultant de l'action de « déplacer le miroir » (= faire bouger la frontière).

Vous allez dépenser de l'énergie pour déplacer le miroir. Plus que l'énergie des photons générés.


Eh bien voilà, vous en savez assez pour impressionner votre auditoire avec votre science lors de votre prochain apéro 😇

Références

Quelques références, si cela peut vous aider à creuser ce vaste sujet :

Un papier (payant) faisant le point :

Pour le cas particulier de l'effet Casimir dynamique, Viktor Dodonov proposa en 2020 un historique à partir de la première proposition de G.T.Moore en juin 1969, soit 50 ans de recherche. Puis, en 2025, il propose un complément qui ajoute 5 années, entre 2020 et 2025.

Thèses ayant le bon goût d'être en français :

Simulations :

  • Casimir Forces
    (un tuto expliquant quelles équations sont utilisées et comment simuler les forces de Casimir).

Une excellente présentation sur l'énergie du vide (un historique, et les problèmes que ça pose) :