Intro à la mécanique quantique

Tester si deux photons (ou autres particules) sont effectivement intriqués et mieux encore, déterminer ce que l'on appelle l'état de Bell est une technique importante utilisée à tout bout de champ.

États de Bell

On parle d'« état de Bell » lorsque l'on veut parler d'intrication.

À deux particules

Le cas le plus simple est lorsque l'on considère deux particules (A et B) et leur état (0 ou 1), soit un total de 4 états.

Par exemple, on peut considérer deux photons et leur polarisation :

  • horizontale H : état 0
  • verticale V : état 1

On utilisera alors des dispositifs optiques permettant de séparer les photons horizontaux des photons verticaux.

Une base de mesure dite orthonormée permet de mesurer les états. Par exemple, pour 2 particules A et B à 2 états 0 et 1, soit un total de 4 états :

|Φ+⟩ = 1/√2 [  ( |0A⟩ ⊗ |0B⟩ ) + ( |1A⟩ ⊗ |1B⟩ )  ]
|Φ–⟩ = 1/√2 [  ( |0A⟩ ⊗ |0B⟩ ) – ( |1A⟩ ⊗ |1B⟩ )  ]
|Ψ+⟩ = 1/√2 [  ( |0A⟩ ⊗ |1B⟩ ) + ( |1A⟩ ⊗ |0B⟩ )  ]
|Ψ–⟩ = 1/√2 [  ( |0A⟩ ⊗ |1B⟩ ) – ( |1A⟩ ⊗ |0B⟩ )  ]

Les signes cabalistiques sont ceux habituellement employés, c'est devenu une sorte de référence pour les personnes « dans le jus ».

On constatera la symétrie des équations.

C'est certainement difficile à lire si vous débarquez dans le domaine. Cela parait plus simple avec deux photons polarisés, et c'est pourtant la même chose :

|Φ+⟩ = 1/√2 [   |HH⟩ + |VV⟩  ]
|Φ–⟩ = 1/√2 [   |HH⟩ – |VV⟩  ]
|Ψ+⟩ = 1/√2 [   |HV⟩ + |VH⟩  ]
|Ψ–⟩ = 1/√2 [   |HV⟩ – |VH⟩  ]

On veut simplement savoir dans lequel de ces 4 états sont nos deux photons. Par exemple, s'ils sont dans l'état qui donnera toujours HH ou VV, mais dit comme ça, il ne sera pas forcément simple de savoir si c'est le premier (Φ+) ou le second (Φ–), on voit que c'est plus subtil qu'il n'y parait, le signe indique une phase relative entre les deux.

La base « classique » vous donnera la mesure directe, par exemple si c'est une paire HH, ou une paire HV. La base de Bell donnera directement la corrélation, il s'agit d'un changement de repère, une rotation de la base orthonormée « classique » si vous préférez.

Ça n'est pas la seule définition, c'est uniquement la plus simple et la plus courante.

Il existe aussi l'état de Greenberger-Horne-Zeilinger (GHZ), un état intriqué à au moins trois particules, et aussi l'état W.

Maximalement intriqué

On emploie aussi la locution d'« état maximalement intriqué ».

Par exemple, si on utilise la base :

|Φ+⟩ = 1/√2 |HH⟩ + 1/√2 |VV⟩   = 0.707 |HH⟩ + 0.707 |VV⟩  

On constatera une probabilité de 50% pour HH, et 50% pour VV.

Autrement dit, si on mesure un photon tout seul, on obtient une valeur aléatoire. En recommençant l'expérience, on obtiendra une suite aléatoire HVVHVHVV...

Avec un second montage, on peut aussi mesurer les photons, et on obtiendra aussi une autre suite aléatoire. Par exemple VVHVHH...

Les deux pris séparément sont sans intérêt. Maintenant, si on rapproche les résultats, on pourra détecter des corrélations.

Si on observe pour le premier montage HVVHVHVV et pour le second montage HVVHVHVV exactement la même chose, alors c'est suspect, il y a anguille sous roche, les résultats sont parfaitement corrélés. On sera dans l'état |Φ+⟩ ou |Φ–⟩. Et avec une proportion de H et de V identique de 50% (c'est le résultat de la mesure qui vous le dira).


Mais il se trouve qu'il existe des états où la proportion de H et de V peut être différente, par exemple :

|Φ+⟩ = 0.95 |HH⟩ + 0.31 |VV⟩  

Un montage pris seul ne présente pas autant de photons H que de photons V. On dit alors que l'intrication est partielle. Elle est maximale uniquement si on obtient 50% de H et 50% de V.

Test/mesure de Bell

Mesure ou test de Bell, BSM Bell State Measurement en anglais.

D'une manière générale, une mesure de Bell est difficile, voire impossible à faire complètement. C'est même l'objet d'une branche de recherche, la « Quantum State Tomography » voir plus loin.

Une mesure de Bell partielle sur des photons intriqués peut se faire avec une simple lame semi-réfléchissante :

lame semi-réfléchissante

Si deux photons arrivent sur la lame :

  • un de chaque côté
  • en même temps (sinon rien ne se passe)
  • même longueur d'onde
  • même polarisation (par exemple HH ou VV)

alors une interférence se produit, et un seul des deux détecteurs réagira. Cela parait logique à première vue.


Mais c'est un peu plus compliqué qu'il n'y parait. En fait, l'interférence se produit s'ils sont dans un état symétrique, et ne se produit pas s'ils sont dans un état antisymétrique (effet de Hong-Ou-Mandel).

Or un seul des 4 états de Bell est antisymétrique, c'est |Ψ–⟩. Les 3 autres sont symétriques. Du coup, les deux détecteurs ne réagiront ensemble que dans 25% des cas.

|Φ+⟩ = 1/√2 [   |HH⟩ + |VV⟩  ] ⇛ symétrique
|Φ–⟩ = 1/√2 [   |HH⟩ – |VV⟩  ] ⇛ symétrique
|Ψ+⟩ = 1/√2 [   |HV⟩ + |VH⟩  ] ⇛ symétrique
|Ψ–⟩ = 1/√2 [   |HV⟩ – |VH⟩  ] ⇛ antisymétrique

Comme vous le voyez, la mesure est partielle.

On peut faire mieux en utilisant des cubes séparant la polarisation après la lame semi-réfléchissante, mais la mesure est toujours incomplète en fait. On distingue |Ψ+⟩, |Ψ–⟩ (la moitié des cas) mais pas |Φ+⟩, |Φ–⟩.

mesure bell à cube polar

A priori, c'est impossible de faire une mesure parfaite.

Échange d'intrication

Avec une mesure de Bell, il est possible de provoquer un échange d'intrication (swap). Pour cela, les deux photons doivent être intriqués chacun de leur côté avec un autre qubit.

Nous avons deux boites quantiques A et B qui contiennent un qubit. Un photon est intriqué avec A, et un autre avec B, et sont dirigés vers la lame semi-réfléchissante en C où ils interfèrent ─ou pas.

échange d'intrication
Cette astuce sera utilisée par Delft.

Si un seul détecteur réagit, il y a eu intrication. Dans ce cas les deux boites quantiques A et B deviennent intriquées.

Instantanément. Non localement. Plus vite que la lumière. Sans que les qubits originaux ne se soient jamais rencontrés.

Nous avons donc là le moyen de provoquer une intrication et de vérifier si elle est effective. Ce sera particulièrement utile dans pas mal d'expériences et de systèmes, en particulier dans la téléportation quantique, ainsi qu'en cryptographie quantique.

Provoquer l'intrication ?

Ou trier ? Allez savoir...

Quantum State Tomography

Lire un état quantique, c'est toute une histoire et pas si facile. Une branche de recherche se consacre à la lecture des états quantiques : la QST, Quantum State Tomography. Il s'agit de lire correctement les états en choisissant bien les bases de mesure.

Et souvent, la moindre lecture détruit l'état quantique, alors mesurer sous tous les angles, ce n'est pas gagné.

L'objet est "mesuré" sous divers angles, ce qui permet de commencer à mieux le connaitre. Au bémol près qu'en mécanique quantique, on a une nette tendance à réduire l'état quantique quand on le mesure, aussi faire plusieurs mesures est un challenge. Surtout qu'on ne peut pas cloner.

Et en plus, le choix de la base de mesure n'est pas trivial, surtout quand on ne sait pas ce qu'on va mesurer!

On va tenter de faire comme pour la médecine: on va faire des "tranches" de l'état pour remonter à l'ensemble. Enfin, dans une certaine mesure, on peut même deviner sur le dessin qu'on ne saura pas tout à partir des 3 images -il peut y avoir des formes cachées.

Et en plus, il faut compter sur le bruit, qu'on doit accepter que la conversion d'un photon en deux produits, deux photons identiques avec les mêmes caractéristiques, et que dès que l'on a plusieurs qubits, le nombre de mesures devient vite prohibitif (augmentation du nombre de dimensions de l'espace de Hilbert).

Et quand bien même on aura exécuté toutes les mesures, il faut ensuite calculer la fonction inverse pour remonter à l'objet, ce qui requerra peut-être un ordinateur quantique…


On n'est pas rendu ! C'est un sujet de recherche à part entière.

Il existe aussi le jeu de Bell, où on prend avantage de l'intrication.


Maintenant que l'on a des outils pour vérifier l'intrication, on va pouvoir effectuer l'expérience qui permettra de lever les doutes, les échappatoires évoquées dans la page précédente.